Je n’ai aucune imagination…

Entretien avec François Maspero (extrait)


Photographie : jean-Luc Bertini

Pendant la douloureuse séance de photos, F. Maspero nous parle des transhumances qu’il suit chaque année et s’enquiert de notre position au sujet de la réintroduction des loups en France. Prédateur pour prédateur, nous lui parlons du requin face auquel il s’est trouvé un jour, comme son personnage Alberto, dans La Plage noire

Peut-on dire que vos livres sont des histoires vécues ?
Ah oui, mais en mieux, sans cela ce ne serait pas intéressant. Il n’y aurait pas d’intérêt à écrire. Écrire permet de raconter en mieux soit ce qui vous est arrivé, soit ce qu’on aurait aimé (ou détesté) qu’il vous arrive. Je n’ai aucune imagination… Quand nous voyagions ensemble, Klavdij Sluban, mon ami photographe, se référait à Pessoa qui disait que « seul un manque extrême d’imagination peut justifier qu’on ait à se déplacer pour sentir. »

Quand vous dites que l’on écrit pour revivre en mieux…
C’est embêtant, ces formules péremptoires. Je m’en suis fait la réflexion, en lisant votre entretien avec Tabucchi. On dit, comme ça, des choses qui sont des lieux communs, et elles sont censées prendre de l’importance parce que c’est « une interview d’écrivain. »

Quand vous citez dans Les Abeilles et la guêpe le personnage du peintre Obregón qui voulait peindre le vent qui ne laisse pas de traces, peut-on dire que vous écrivez des autobiographies pour peindre l’absence, l’effacement de soi ?
C’est un peu dur comme question. L’histoire du vent, je la trouvais jolie et intéressante parce que, quand je faisais de la radio et que je souhaitais rendre une ambiance où le vent était en soi un personnage très important, c’était toujours un échec. Le vent percute le micro, le seul bruit que l’on capte est celui de coups de marteau, on ne l’entend pas souffler. Si l’on veut vraiment faire entendre un son qui rappelle celui du vent, il faut avoir recours au bruitage... Disons que c’est une manière d’illustrer le problème de l’authentique et de l’artifice dans l’écriture. Maintenant par rapport à la littérature ou à la peinture, peindre l’absence… je ne sais pas…

Vous vous effacez derrière les autres. Par exemple, dans Balkans-Transit, quand vous donnez la parole à Klavdij. Êtes-vous un passeur ? Toujours en « transit » ?
On met le mot « passeur » à toutes les sauces. Quant au mot « transit », il compte beaucoup pour moi, mais ce n’est que le rappel, banal, de l’éphémère. Il faut faire attention aux mots un peu faciles et gratifiants comme « passeur ». Donne-t-on vraiment la parole aux autres ? C’est à voir. C’est toujours soi qu’on fait passer à travers les autres. Lorsque je fais parler Klavdij Sluban à la première personne pour raconter comment il est devenu photographe, et précisément ce photographe-là, je suis forcément réducteur, comme dans tout portrait plus ou moins journalistique ; je n’ose pas dire littéraire. J’emploie forcément des mots à moi, je simplifie, je gomme la plus grande part du relief, de la complexité d’une vie. En réalité ce n’est pas lui qui parle, c’est encore moi qui parle de lui et passe par lui. Il a été généreux de me laisser faire et d’accepter le texte tel quel. Ce texte ne répondait finalement qu’à une nécessité de ce conformer à la loi du genre : il fallait présenter les deux voyageurs, donc résumer nos deux histoires.

C’est « soi qu’on passe », mais comment choisit-on ce qu’on va dire ou ne pas dire quand on écrit ?
Je n’en ai aucune idée, je ne sais même pas si je suis un vrai écrivain. Je suis très intuitif dans ma manière d’écrire, j’essaie que ce soit bien écrit, ce qui n’a plus aucune importance : c’est juste pour ma satisfaction personnelle, pour répondre à une exigence que je ressens très fort. Pour le reste, je fais comme tout le monde : j’écris pour essayer de mettre un ordre qui ne peut être de toute manière que personnel, arbitraire, sinon factice, dans un certain chaos. Parfois c’est dans l’acte même d’écrire, dans le cours du travail quasi-physique de l’écriture, que se produit un tri : ce que l’on croyait vouloir privilégier s’efface de soi-même et passe au second plan, au bénéfice d’éléments qui soudain s’imposent, et c’est tout d’un coup une évidence, parfois même un moment de bonheur. D’autres fois, malheureusement, ça reste inextricablement emmêlé, ou alors on s’aperçoit qu’on a monté tout un château de cartes qui s’effondre... On n’a plus qu’à ramasser les morceaux, recommencer… ou abandonner.

(...)