La littérature est une partouze

Entretien avec Antonio Tabucchi (extrait)

 

Vous dites être visité par vos personnages avant l’écriture de vos romans, vous arrive-t-il de recevoir des plaintes de ces mêmes personnages après celle-ci ?
Parfois oui. Cela s’est passé en particulier pour Requiem. J’ai ressenti l’exigence, le désir de mettre deux personnages comme Tadeus et Isabel dans un autre cadre, ou, dit d’une façon plus romanesque, ces personnages m’ont tiré par la veste pour me demander d’être placés dans un autre roman qui ne soit pas aussi féroce et mélancolique que l’histoire que j’avais racontée. Ils avaient besoin d’un autre canapé pour s’asseoir. Je trouve plausible que certains personnages ressentent la prison dans laquelle un auteur les enferme.
Un roman, un texte littéraire, c’est une grande responsabilité. Vous faites un personnage qui peut être totalement inventé ou avoir un rapport avec un personnage réel, mais en tout cas il devient vivant et vous lui donnez un destin unique et éternel. L’écrivain se demande pourquoi il a inventé un tel cadre pour ces personnages. Alors survient une sorte de remords qui vous pousse à imaginer une autre histoire où ces personnages puissent avoir une autre chance.

Ce Tadeus, est-ce lui que l’on retrouve dans le recueil L’Ange noir ?
C’est un personnage qui circule, qui me visite de temps en temps et que j’ai eu besoin de placer dans une autre histoire. Surtout, je voudrais le placer en compagnie d’une femme qu’il a beaucoup aimée, Isabel, avec laquelle il ne s’est pas bien comporté : je voudrais qu’il corrige ses fautes envers elle dans le futur. C’est un petit miracle que la littérature peut faire : corriger le passé.

Est-ce par rapport à ce sentiment de culpa-bilité que vous dites que le roman peut charger l’écrivain comme du poids d’une faute ?
Je rapproche ceci du péché originel qui naît du regard. Si Adam et Ève avaient regardé par terre, ils n’auraient pas commis le péché originel. Quand ils ont levé les yeux, ils ont vu le fruit. Quant à l’écrivain, il regarde à hauteur d’homme et le fait de regarder la réalité humaine donne un sentiment de culpabilité, car la vie est sale, elle est belle aussi, mais quand vous regardez la vie en face vous êtes obligé de regarder aussi les taches d’huile, de sang, de sperme. L’anachorète qui s’isole dans sa cellule regarde les murs, mais quand vous regardez au-delà des murs, vous trouvez la vie et les hommes. Vous êtes obligé d’en parler si vous êtes un écrivain et ça donne inévitablement un sentiment de culpabilité.

Vous parlez de l’histoire de Tadeus et Isabel, mais les relations entre hommes et femmes qui apparaissent dans vos romans semblent souvent marquées par l’abandon, la trahison, en particulier dans Il se fait tard, de plus en plus tard.
J’ai essayé de regarder, à travers ce roman épistolaire, le côté le plus obscur de l’amour. Je pense qu’il y a plusieurs facettes dans les sentiments humains, dans les choses que nous vivons. L’amour est un univers, un archipel où vous trouvez de belles plages blanches ensoleillées pour vous reposer mais aussi des rochers où vous pouvez faire naufrage. Dans cet archipel qu’est l’amour, je me suis mis à naviguer entre les rochers, entre les aspects les plus dangereux de l’amour, entre ses archétypes : l’abandon et la trahison. D’ailleurs, je termine par une lettre qui parle d’Ariane et de Thésée, mythe originel de l’abandon et de la trahison.

Cet archipel de l’amour, vous l’aviez déjà exploré avec Marcel et Albertine sur leur bateau, dans Femme de Porto Pim ?
Oui, l’archipel de l’amour est inépuisable, c’est un des domaines les plus larges que nous puissions connaître. Il s’agit d’une recherche perpétuelle. Nous passons notre vie à nous interroger sur ce qu’est l’amour. Si nous nous basions seulement sur nos connaissances personnelles, je pense que nous serions assez limités. La connaissance directe de l’homme n’est pas suffisante pour lui faire comprendre la profondeur de ce sentiment. Si l’on prend les Mémoires de Casanova qui a vécu l’amour d’une manière directe, comme personne peut-être, on se rend compte qu’il n’a rien compris : il apparaît comme un parfait imbécile. Pour compléter, vous avez besoin de lire Le Retour de Casanova de Arthur Schnitzler. Et là, vous comprenez tout ce que Casanova n’a pas compris malgré son énorme expérience, parce que ce n’était qu’un technicien de l’amour avec son tournevis… Donc, pour saisir quelque chose de l’amour, il nous faut l’aide de la littérature et de la connaissance des autres.
Vous pouvez avoir un grand amour dans votre vie, peut-être deux, ça c’est déjà un cadeau de la divinité ; trois grands amours, c’est vraiment une overdose. Sinon que comprend-on de l’amour dans ses nuances ? Pour cela, il faut lire Tristan et Iseult, Anna Karénine, Madame Bovary…

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